Ancien comédien, Maël Grenier dirige depuis 2020 Le Carré, scène nationale et centre d’art contemporain à Château-Gontier. Alors qu’approche « Au temps pour nous », temps fort dédié à l’écologie, il réaffirme son désir de faire du Carré un lieu de débat, un espace sans cloison ni barrière, accueillant la jeunesse à bras ouverts. 

 

Lorsque vous grimpez les escaliers qui montent aux bureaux du Carré, une forte odeur de cire vous caresse les narines. Un parfum réconfortant et chaleureux comme un feu de cheminée, parfaitement raccord avec le décor : tomettes au sol, murs blanchis à la chaux et poutres en bois centenaires… Ancien couvent, l’ensemble architectural qui accueille Le Carré est un joyau patrimonial. Passé le porche d’entrée, vous traversez un cloître aux harmonieuses et imposantes proportions, avant d’entrer dans le Théâtre des Ursulines, assurément l’un des plus beaux lieux scéniques du département.  

« C’est un bonheur de côtoyer chaque jour la beauté », témoigne Maël Grenier, allure mince et élancée, regard franc et direct. Le quadra, qui dégage une sérénité et une simplicité s’accordant bien à l’esprit du lieu, voit tout de même un revers à la médaille : cet ex-endroit de réclusion est par essence austère, discret, clos sur lui-même et fermé sur le monde extérieur. Tout le contraire de ce que son actuel directeur voudrait en faire : un espace ouvert à toutes et tous, « vibrant de la participation de chacun ». « Un théâtre, c’est un lieu qui provoque des rencontres, des découvertes, des accidents », affirme ce Breton, né sur la presqu’île de Crozon.  

C’est là qu’adolescent il découvre le théâtre, par accident justement, en assistant à une représentation du Malade Imaginaire dans le cadre scolaire. Découverte d’un monde nouveau, où l’on peut réinventer le monde. Une révélation dont il ne se remettra pas. Le théâtre s’impose alors à lui comme une nécessité vitale.  

« La vie en pleine gueule »  

En 1995, après le bac, Maël entre au conservatoire d’art dramatique du 5e arrondissement de Paris. S’ensuivent dix années où il travaille en tant que comédien pour différentes compagnies, fait de l’opéra, joue des petits rôles pour le cinéma et la télé… et doit avaler quelques désillusions. « Je me suis pris la vie d’artiste en pleine gueule », reconnaît-il avec humilité. En quête d’absolu, écorché vif, il ne sait pas se vendre, avance sans plan, ni projet clair. « Je n’étais pas assez structuré. La vie et ses accidents s’est chargée de m’y aider par la suite », rigole-t-il.  

La vie et ses accidents – une séparation conflictuelle au scénario « digne d’un film », qui le poussent en 2009 à mettre un terme définitif à sa carrière artistique, pour passer de l’autre bord, dans les coulisses, du côté de l’administration puis de la direction de lieux culturels.  

La vie et ses accidents, qui l’emmènent en 2012 à l’autre bout du monde, à La Réunion, pour rejoindre « la femme de sa vie ». Il y devient directeur adjoint du centre dramatique Le Grand Marché. Puis en 2016, retour en France, où il prend la direction adjointe de la Maison de la culture de Nevers. En 2020 enfin, il débarque au Carré, 53200 Château-Gontier, fort de ses expériences passées, motivé par l’envie de diriger un lieu et d’y défendre un projet mûri depuis plusieurs années. La taille relativement modeste (15 salariés) de la scène nationale, ainsi que l’identité rurale du territoire où elle s’ancre, conviennent à ce « gars de la campagne ».  

À la différence des centres urbains où les équipements culturels peuvent compter sur un public acquis, à Château-Gontier, 11.852 habitants, les spectateurs, « il faut aller le chercher ». Un défi, qui induit une appropriation par un public allant bien au-delà des catégories d’usagers habituelles des lieux culturels (CSP+, retraités…). D’où les multiples actions culturelles initiées par Le Carré, ou l’attention particulière portée aux jeunes générations, notamment via le temps fort « Aire de jeunesse ».  

« Regarder le monde en face » 

Une autre conviction anime Maël Grenier depuis son arrivée : celle que « la place d’une structure culturelle est de défendre la parole des artistes et de les accompagner, mais aussi d’être en prise avec son temps et son territoire. Il faut que nous sortions de ce bastion culturel, incarné par ce lieu patrimonial splendide, pour être un espace de réflexion citoyenne, où l’on se pose des questions qui ne soient pas uniquement culturelles, mais qui nous concernent tous, interrogent le monde d’aujourd’hui et demain ».   

Questions au premier rang desquelles se rangent évidemment les problématiques écologiques qui menacent directement l’avenir de notre planète et de ses habitants. Ce sujet est l’affaire de tous, et donc des lieux culturels et des artistes. Et si ces derniers étaient les mieux placés pour inventer de nouveaux récits en mesure de susciter le changement radical qu’appelle la situation actuelle ? 

C’est motivé par ces convictions profondes et intimes que Maël a imaginé « Au temps pour nous ! ». Via un riche programme de spectacles, films, rencontres, etc., ce temps fort, mixant écologie, art et citoyenneté, fera se croiser, du 16 mars au 1 avril, les paroles d’artistes et de scientifiques, pour « regarder le monde en face, et s’emparer collectivement des responsabilités qui sont les nôtres ».  

Fondamentale pour engager une dynamique de changement, la question du ralentissement sera aussi au cœur de la prochaine saison du Carré. Un sujet « compliqué » pour Maël, qui confesse, « comme malheureusement beaucoup d’autres, courir partout et [s’]épuiser ».  

Ralentir, les contraintes financières que beaucoup rencontrent aujourd’hui, bien au-delà de la sphère culturelle, l’imposent de toute façon. Ce qui conduit à faire des choix douloureux : « je vais devoir renoncer à des spectacles que je voulais accueillir, réduire la voilure, faire mieux avec moins. […] C’est difficile mais on se doit de faire face. Regarder le monde en face, cela passe aussi par-là ».  

À voir

Au temps pour nous !, temps fort mixant écologie, art et citoyenneté, du 16 mars au 1 avril, au Carré à Château-Gontier. 

Playlist 

  1. Claude Nougaro – L’île Hélène
  2. Christophe – Magda
  3. Sting – A thousand years
  4. Dietrich Buxtehude – Cantate BuxWV 15

 

Chaque premier jeudi du mois à 21h sur L’autre radio, Tranzistor l’émission accueille un acteur de la culture en Mayenne : artiste, programmateur, organisateur de spectacle… Trois fois par an, Tranzistor part en « live » pour une émission en public. Au programme: interviews et concerts avec deux ou trois artistes en pleine actualité. 

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