Libraire engagée et ambulante, Alice Strady pilote depuis 3 ans Le Mange Livre, un camion-librairie, qui, d’Ernée à Louverné, va au plus près de ceux qui n’ont pas la chance de disposer d’une librairie indépendante près de chez eux. Portait d’une bibliovore féministe et hyperactive, qui n’aime rien tant que partager les livres qu’elle aime.
Elle arrive à notre rendez-vous en camion, forcément. En cette journée lumineuse de fin décembre, Alice Strady est déjà sur le pont depuis bon matin. « J’avais une livraison de livres à récupérer », glisse-t-elle, en attrapant deux cartons à l’avant du Mange Livre, son Renault Master customisé en librairie ambulante. « Quand on est libraire, on est aussi un peu manutentionnaire », rigole la jeune trentenaire, alors qu’elle dépose ses colis dans l’entrée de son appartement, niché au cœur de la charmante petite cité de caractère de Parné-sur-Roc.
« Désolé c’est un peu le bazar, s’excuse-t-elle, en dégageant un peu d’espace dans son salon encombré par les livres et les jouets de ses enfants. « Ce n’est pas au mois de décembre que j’ai le plus de temps pour le rangement », ironise la jeune femme, yeux clairs rieurs et sens de l’humour à toute épreuve. À quelques jours de Noël, notre « libraire à roulettes » est en plein marathon. Hier, Le Mange Livre était posté au marché d’Évron, ce vendredi soir il sera à Chailland, samedi à Laval, dimanche à Saint-Germain-le-Guillaume…
Pendant « son plus gros mois de l’année », Alice Strady intensifie ses tournées habituelles, qui passent par les villes déjà citées, ainsi que celles d’Ernée, Montsûrs, Cossé-le-Vivien… Des communes situées dans un rayon de 30 km autour de Laval et dont les habitants, faute de librairie indépendante, n’ont pas d’autres solutions pour se procurer des livres que les grandes surfaces et les plateformes de vente en ligne.
C’est en complément de ces offres « pas ouf », plutôt que face aux autres librairies, que se positionne le Mange Livre, dont une partie de la clientèle n’est d’ailleurs pas familière des librairies classiques. Poser ses rayons et ses tréteaux parmi les étals d’un marché permet de toucher un public que « le fait de pousser la porte d’une libraire peut intimider », constate Alice, qui interrompt la discussion pour répondre à son téléphone. « C’était une cliente qui voulait passer une commande, raconte-elle en raccrochant. Elle n’habite pas loin. Je lui ai proposé de passer récupérer ses livres chez moi. J’essaie de trouver des solutions pour arranger tout le monde », sourit cette bosseuse infatigable et toujours enthousiaste, malgré la charge de travail et les difficultés qu’elle rencontre : si sa petite entreprise se développe peu à peu, après 3 ans d’activité, la libraire ne parvient pas encore à se dégager un salaire.
Quand George rencontre Robert
L’idée de créer une librairie ambulante, Alice la mûrissait déjà depuis plusieurs années. Mais c’est lorsqu’elle arrive en Mayenne en 2021 qu’elle décide de la mettre en œuvre. « C’est dans ce type de territoire, très rural, qu’un projet comme celui-là prend tout son sens », témoigne-t-elle en préparant un thé.
Avant, la néo-mayennaise habitait en Seine-et-Marne, près de Melun. C’est dans cette région, en périphérie de Paris, qu’elle a grandi, dans une famille où on lisait beaucoup. Petite, elle dévore les bd d’Astérix et Obélix, Lucky Luke… et fréquente assidûment la bibliothèque – « il valait mieux, vu mon rythme de lecture ». Comme beaucoup de garçons et de filles de sa génération, la lectrice compulsive qu’elle est grandit avec Harry Potter, dont elle avale les 7 tomes à vitesse grand v. Une découverte qui constitue pour elle une porte d’entrée vers la littérature fantastique et la fantasy, dont elle est toujours une grande lectrice.
Très jeune, son goût pour la lecture l’attire vers le métier de libraire. Un attrait que conforte l’ouverture près de chez elle d’une librairie, tenue par la mère d’une copine. « J’y allais très souvent et j’adorais l’idée qu’on puisse trouver des livres même dans un petit village, à la campagne ».
Une graine est semée, qui germera quelques années plus tard lorsqu’elle décide de suivre un cursus de formation aux métiers du livre, ponctué par une licence professionnelle option librairie à l’IUT d’Aix-Marseille. Au cours de cette formation et ensuite lors de ses 6 années d’expérience au sein d’un espace culturel Leclerc en Seine-et-Marne, elle apprend le métier « ultra polyvalent » de libraire, qui demande de mobiliser à la fois des compétences en gestion, comptabilité, vente, communication, sans parler de littérature…
Sans ces savoir-faire et cette expérience passée, elle n’aurait sans doute jamais envisagé de se lancer seule dans l’aventure du Mange Livre en 2022. Un an après son arrivée en Mayenne – « À la naissance de notre premier enfant, nous avons décidé de quitter la région parisienne. En cherchant dans l’ouest de la France, on a découvert la Mayenne, ça a été un coup de cœur » -, elle jette son dévolu sur un Renault Master, « les camions les plus simple à aménager », dont elle confie la transformation en librairie ambulante au Collectif R, une asso mayennaise spécialisée dans le réemploi de matériaux de construction.
« Ce qui compte avant tout, c’est le plaisir de lire ».
Après 3 mois de travaux, réalisés quasi entièrement avec des matériaux recyclés, « George » pointe le bout de son capot. « George », c’est le petit nom qu’a donné Alice (en hommage à George Sand) à son fidèle compagnon à quatre roues. « J’aime bien donner des noms aux objets. Le parasol que j’utilise sur les marchés s’appelle Robert », s’amuse-t-elle. Avec son espace « caisse » s’ouvrant sur l’extérieur, ses rayonnages du sol au plafond, sa librairie miniature peut accueillir 4 à 5 clients en même temps – « on est déjà monté à 10, une fois » et près d’une centaine de références, livres et jeux.
Tout y est : de la bande-dessinée aux livres jeunesse, des romans aux polars, des essais à la fantasy, en passant par la romance, genre très prisé des ados et parfois méprisé par certains libraires. Pour Alice, bien au contraire, « il n’y a pas de sous-littérature. La bd ou le polar ont aussi été dédaignés en leur temps. Ce qui compte avant tout, c’est le plaisir de lire ».
L’espace restreint du Mange Livre la contraint cependant à faire des choix draconiens. Dans son « fonds », figurent des références « obligatoires » : des best-sellers repères qui « rassurent » le client, des ouvrages qui répondent aux goûts de sa clientèle habituelle et surtout des livres qu’elle aime et qu’elle souhaite défendre : « J’ai envie de privilégier la découverte, de susciter la curiosité des lecteurs, de conseiller des auteurs moins connus et de mettre en avant des petits éditeurs ».
Hors de question qui plus est de laisser au vestiaire ses valeurs et ses convictions : son rayon « essais » compte des ouvrages clairement engagés ou féministes. Les livres sont aussi des outils d’éducation populaire et de d’émancipation, affirme la libraire qui, dans son podcast bimensuel Read Chat Repeat, aborde des thématiques pas toujours consensuelles, comme la représentation des lesbiennes dans la littérature ou de celles des femmes dans la fantasy…
Podcasteuse active, cette libraire 2.0 est aussi très présente sur les réseaux sociaux, où elle publie régulièrement des vidéos mettant en scène son quotidien de libraire itinérante. Très à l’aise avec ces médias (« j’ai eu un compte Facebook à 13 ans »), elle avoue aimer jouer les instragrameuses : cela permet de « mettre un visage, de créer un premier contact avec le public », tout en contribuant à fédérer autour d’elle une communauté de lecteurs fidèles.
Car, en trois ans, Alice a tissé avec ses clients des « belles relations », des amitiés même sont nées… « C’est ce qui me plait plus, conclue-t-elle, une étincelle dans les yeux. Les relations avec la clientèle, toutes ces rencontres, je trouve ça trop bien. C’est pour ça que je fais ce métier et c’est pour ça que je me lève le matin ! »
Playlist
1- Imagine Dragons (with JID) – Enemy
3- Marguerite – Les filles, les meufs




Partager sur les réseaux sociaux