Entre Matthieu Hamon et Pierre Bouguier se noue une complicité musicale unique, dont la singularité bluffe quiconque a déjà vu le duo sur scène.

15 mars 2019, la salle des Angenoises à Bonchamp est bruissante de conversations, de mouvements, d’éclats de voix. Puis le noir et le silence se font, et seule subsiste une lumière posée sur la scène. La pénombre dévoile deux silhouettes qui s’approchent, Matthieu Hamon, chemise blanche, Pierre Bouguier, habillé de sombre, guitare à la main. La présence scénique de Matthieu s’impose. Une stature athlétique, animée d’un subtil balancement, des mains vastes et puissantes, qui captent la lumière de leur gestuelle tranquille. Son visage est doux, singulier et énigmatique, celui d’un Bouddha un peu inquiet. Pierre, jeune barbu au visage ouvert, s’agenouille, branche sa guitare, se relève, pose sur le silence une mélodie et demande : « Matthieu, tu as une question ? »
« Piiiiierre, dis-moi pourquoi… ? » Le chant de Matthieu se révèle. Le timbre est clair, la note est tendue comme un fil, qui s’allonge, s’étire et se suspend. La fin de la question se fait attendre – viendra-t-elle et quand ? –, le moment est fragile et pour cela il sera plus écouté, plus précieux. Chacun, déjà, sait, sent, que ce spectacle sera unique, qu’il ressemblera à la fois à ce qu’il a déjà vu et à rien d’autre.
Pierre et Matthieu se sont rencontrés en 2008. Intervenant musical, Pierre découvre le monde du handicap à l’institut médico-éducatif (IME) de Château-Gontier-sur-Mayenne, où est accueilli Matthieu. Rapidement, Pierre décèle chez ce garçon de 18 ans une passion pour la musique et le chant : « J’en ai fait mon bras droit lors de mes interventions, je m’appuyais sur lui ». Dès leur première rencontre, ils se sont trouvés. L’appui est réciproque. Pierre et Matthieu ont découvert leur alter ego. Denis, le père de Matthieu, témoigne : « Pierre s’est intéressé à Matthieu, il a cherché à le découvrir, à savoir comment il fonctionnait. » Là où d’autres auraient renoncé face à un trouble sévère, l’autisme, marqué par une difficulté à communiquer et interagir avec les autres.
Pierre a trouvé cette astuce d’inciter Matthieu à poser ses « pourquoi ? » afin de découvrir ses centres d’intérêt, ses inquiétudes. Ce rituel – Matthieu a besoin de rituels – scande l’album qu’ils ont produit en 2019, magnifiquement intitulé D’un monde à l’autre. Entre chaque chanson, y est intercalé un jeu de questions et de réponses, activé par ce fameux « pourquoi ».

Oreille absolue

Les 600 spectateurs des Angenoises attendent la suite du « pourquoi » de Matthieu, qui arrive ainsi : « Pierre, dis-moi pourquoi… Claude Nougaro disait : “puisque c’est comme ça, je vais me saouler la gueule” ? » Rires.
À l’IME, Pierre a puisé dans son répertoire : Charles Trenet, Pierre Perret ou Claude Nougaro justement, dont Matthieu adore « Toulouse ». Pierre lui fait découvrir et adopter « Armstrong ». « Il est important de rester dans son cadre, pour qu’il se rassure. Mais je cherche à l’en sortir un peu, ou plutôt à élargir le cadre. »
Depuis sa naissance, Matthieu a baigné dans un univers musical ; ses parents sont mélomanes, son père musicien amateur. Ils se souviennent de leur petit garçon de 5 ans, concentré, hypnotisé par son père qui se produit sur scène, alors que le calme et la concentration lui semblaient jusqu’alors impossibles.
Un jour, après 15 jours d’absence à l’IME, Pierre démarre par erreur une chanson en ré et Matthieu s’étonne : « Il est où le do ? ». Matthieu a l’oreille absolue. Peu à peu, une complicité musicale s’instaure, le duo apprend à se connaître, à se comprendre, à jouer de la musique ensemble.
« Armstrong je ne suis pas noir, je suis blanc de peau. » Sur la scène des Angenoises, la guitare cristalline de Pierre met en valeur la voix de tête de Matthieu, son chant fort et fragile, sa diction qui oscille entre chant profond et phrasé plus parlé, comme de la poésie récitée. Il y a la puissance du texte, de la musique, et il y a la force d’interprétation et d’incarnation de Matthieu. Une qualité que Pierre lui envie : « Matthieu est pleinement engagé, il se lance dès la première note. Il embarque tout de suite les gens, il a un don pour leur faire partager un moment artistique et émotionnel. »
« Tu es le premier à avoir parlé de talent le concernant, s’émerveille la mère de Matthieu, tu as su voir la belle personne qu’il est. »

Partenaires particuliers

Depuis tout petit, Matthieu est passionné par les sons de moteurs, ce qui l’amène d’emblée à vous demander si vous avez un jardin. « Sylvain, as-tu un jardin ? » La question espère un oui, pour savoir si votre tondeuse est électrique ou à essence, si vous possédez un taille-haie, etc.
À 8 ans, la musique le faisait danser, prendre les mains de l’adulte pour l’inviter dans sa ronde, mais l’adulte savait qu’il fallait veiller à lâcher les mains de Matthieu avant les dernières notes, car le contact physique, sans musique, lui est désagréable, quasi impossible. La musique est le lien.
En 2013, il quitte l’IME pour rejoindre un foyer d’accueil médicalisé (FAM) et Pierre décide de lui rendre visite, chaque lundi, pour prolonger cette connivence qui passe par la musique. Bientôt l’idée de jouer en public surgit.
Sept années et 100 concerts plus tard, le duo s’est produit sur des marchés, dans des écoles, de la maternelle au lycée, des maisons de retraite, des salles de spectacle…

« Matthieu embarque tout de suite les gens, il a un don pour leur faire partager un moment artistique et émotionnel »

Matthieu lit peu la musique. Les mots, dont il est avide de connaître le sens, lui sont d’un accès difficile quand ils sont métaphoriques, symboliques. « Pourquoi tu dis : “on va caler des choses” ? » Pierre a mis du temps à comprendre que dans le registre mécanique des tondeuses, caler était un accident.
Il use de patience, d’explications, de répétitions pour assurer la prononciation, d’astuces pour guider le chant et veiller à ce que le plaisir porte toujours le travail et les apprentissages de Matthieu. Quand vous entendrez Pierre lancer un « yépa ! », sachez qu’il indique à son partenaire qu’il ne doit pas chanter ce prochain couplet, qu’il aimerait tant chanter pourtant.
Les concerts sont des moments partagés, sociaux, donc marqués par des codes que Matthieu a acquis petit à petit : s’adresser au public, ne pas croiser les bras, faire des transitions pour inviter des musiciens à les rejoindre sur scène. Comme ce soir de mars, où lors d’un final épique avec sa complice Magali Grégoire, le duo embarque le public des Angenoises, debout, frappant des mains, sur une version revisitée des « Champs Élysées » de Joe Dassin. La plus belle avenue du monde, de leurs deux mondes, qui ne font qu’un à cet instant.

Article paru dans le dossier « Handicap : la culture pour tous » du numéro 70 du magazine Tranzistor.