Après plus de 1000 concerts et 20 ans d’existence, Archimède publie son 7e album, Calendula. Entre hymnes rock et ballades pop, y virevolte la plume habile et agile de son chanteur, Nicolas Boisnard. Quoi de mieux qu’une balade au bord de l’eau pour rencontrer ce grand marcheur et explorer le jardin secret où naissent ses chansons ? 

 

Nicolas Boisnard marche vite. C’est pourtant lui, qui, avant de démarrer cet interview, temporisait : « On y va tranquille, hein ? Pépère ? »  Chassez le naturel, il revient au galop – ou tout du moins au pas de course. Car le presque quinqua, silhouette élancé et allure juvénile, est de ces artistes dont la pensée chemine plus facilement quand il est en mouvement. Pour activer sa créativité, « faire affleurer les idées », l’artiste a besoin de marcher. 

« Dans ses Conseils aux jeunes littérateurs, Baudelaire dit qu’il faut promener son sujet », invoque ce féru de sagesse antique qui convoque aussi les philosophes hellénistiques : « les disciples d’Épicure ou d’Aristote marchaient, ainsi que bien plus tard Kant ou Nietzsche, qui écrivait dans Le Crépuscule des idoles : ‘les grandes idées ne se conçoivent qu’en marchant’. »  

Quoi de mieux donc pour cet entretien que de deviser tout en se baladant ? Ainsi ce mardi gris d’octobre, sous le regard amusé des promeneurs, on chemine, micro à la main et casque sur les oreilles, avec le chanteur d’Archimède le long du halage de la Mayenne. L’un de ses lieux de promenade favori : « Souchon se balade en forêt, moi je vais plutôt en centre-ville ou sur les bords du halage », sourit-il.  

Alain Souchon. Outre qu’il est comme lui un marcheur assidu, l’éternel compagnon de Laurent Voulzy constitue pour le parolier lavallois un modèle. Louant son « art de la concision et de l’évocation », il admire le talent de l’auteur de « Foule sentimentale » à dire beaucoup en peu de mots, et à conférer, l’air de rien, à ses chansons longueur de vue et sens profond.  

Un peu comme chez Joe Dassin, dont Nicolas Boisnard en « grand fan » apprécie la faculté, derrière une apparente candeur voire naïveté, à délivrer un message d’une grande justesse et acuité. Lui qui a étudié et même enseigné la philo, excelle aussi à glisser dans ses chansons, sous couvert de mélodies acidulées, quelques préceptes de sagesse appliquée, sa petite philosophie de la vie en quelque sorte…  

Un dessein qu’illustrent parfaitement des chansons comme « Le bonheur », « Rue de la joie » ou aujourd’hui « Un autre monde possible », premier single du nouvel album du groupe, dont l’ostensible légèreté pop et le « refrain allant » n’empêchent pas « les fondements philosophiques ».  

Appel lucide mais joyeux au changement, cette chanson rappelle que toute (r)évolution commence par la responsabilité individuelle, la capacité de chacune et chacun à regarder ses errements en face et à se remettre en cause. Alors que partout autour de nous la société se polarise à coup de débats clivants, Nicolas déplore le manichéisme ambiant, prônant plutôt le doute, la nuance et la tolérance. 

Marmaronette marbrée

S’il reconnait aujourd’hui l’influence des Souchon, Dassin, Dutronc et autres ténors de la chanson française, l’auteur se rêvait plutôt à ses débuts en chanteur pop anglo-saxon, bercé qu’il fut par les Beatles, et plus tard par Oasis, à qui a été beaucoup comparés le duo de frangins lavallois.  

Au fil des albums, le rock british est venu flirter de plus en plus avec la chanson frenchy. Prétexte au départ, le texte est devenu primordial. « On n’a rien inventé, reconnaît sans fausse modestie Nicolas. « Notre singularité repose peut-être sur le tour de force de réussir à trouver un équilibre entre son et sens » : les deux frères d’Archimède parviennent comme personne à marier écriture exigeante et musicalité rock, et à conférer à la langue de Molière la fluidité de celle de Shakespeare.  

Outre la musicalité intrinsèque des textes de Nicolas – « avant même qu’ils soient mis en notes, les mots doivent avoir leur propre musique » -, la plume de ce grand lecteur – il cite aussi bien Céline ou Cioran qu’Éric Chevillard – se distingue par son goût des mots, en particulier ceux que les dicos qualifient de « peu usités ». Tant pis – et même tant mieux – si un terme parait désuet, très littéraire ou appartenir à un registre de langue très soutenu, notre écrivain pop ne se refuse rien, « tant que c’est le mot qui convient« . Dans quelles autres chansons que celles d’Archimède peut-on entendre des couplets au subjonctif imparfait ou des mots comme « surseoir, ardeur, ontologie ou vétilleux » ?  

S’y entend aussi un plaisir évident au mariage des contraires, aux téléscopages inattendus entre formules littéraires et expressions populaires, poésie sophistiquée et mots salés… À l’image de « Noms d’oiseaux », sur le dernier album du duo, qui fait rimer, sur un riff garage rock bien balancé, « mésange huppée » avec « sale espèce d’enfoiré » ou « marmaronette marbrée » et « saloperie de taré ».  Cette chanson, comme aussi les hilarantes « À poil » et « Allemand LV2 », viennent ponctuer ce 7e opus, finalement très rock’n’roll, de « respirations récréatives » à la légèreté et l’humour bienvenus.  

Hors de question pour Nicolas de creuser un seul sillon, de s’enfermer dans un carcan, de se draper dans une « gravité absolue » : « je déteste les romanciers qui n’ont aucun humour. Un roman peut être profond, brillant et même triste, mais avec des chapitres ou des phrases drôles, amusantes… Il faut jouer de tous les registres. Ce sont quand même les deux pôles primaires de l’existence humaine, la tristesse et la joie. Si dans une œuvre, on ne retrouve pas ces deux pôles, ça ne sert à rien de faire de la musique ».   

Et de citer comme exemple Dutronc ou Renaud, « spécialiste du genre, capable de passer de choses extrêmement potaches comme « Téléfoot » à la gravité d’un « Mistral gagnant ». Ainsi Calendula fait les montagnes russes, passant de chansons « allègres et légères » à des plages plus « tristes, émouvantes ou chagrines ».  

« Ça sert à ça aussi une chanson, à titiller nos cœurs et nous émouvoir »

« Ça sert à ça aussi une chanson, à titiller nos cœurs et nous émouvoir », assure Nicolas. Sommet de ce disque qui, par son titre, célèbre le pouvoir consolateur de la musique – la calendula est une fleur dont on extrait un baume régénérant -, « Les étapes de montages » suit ainsi une inclinaison plus mélancolique, entre nostalgie et espoir. L’émotion grimpe peu à peu au fil de cette chanson en forme d’ascension, pour culminer au frisson lorsqu’on comprend que cette ode aux cyclistes est aussi une métaphore : celle de l’épreuve qu’une amie du chanteur traverse avec, chante-il, « un courage qui force l’admiration ».  

À la fois épique et éthérée, la musique de ce titre, composée par Frédéric, complice et frère de Nicolas, catalyse l’émotion induite par le texte. Pourtant, les deux frangins ont longtemps « tourné autour du pot » avant de trouver « le bon costume », l’habillage musical seyant parfaitement à ces paroles. Pour cette chanson, le texte, écrit par Nico, a précédé la musique, signée par Fred. Pour d’autres, c’est le cas inverse, la composition arrive avant les paroles. Parfois aussi, Nicolas fournit textes et mélodie… « Tous les cas de figure sont possibles ».  

Dans « Les étapes de montage » comme dans « Un 8 juillet », autre pic de cet album, la voix de Nicolas se fait tendre, vibrante, intime. Tandis que dans les chansons plus légères, le ton devient canaille, gouailleur, voire insolent. Comme si, au fil des titres apparaissaient de nouveaux personnages, dont les multiples voix étaient autant d’incarnations des personnalités plurielles du chanteur. 

Sur le chemin du retour de cette « rando-interview » qui nous a amenés à quelques kilomètres de notre point de départ – pris par cette stimulante discussion, on a un peu oublié de rebrousser chemin -, le chanteur confie son goût de l’altérité, sa hantise de l’entre-soi, son besoin de côtoyer et rencontrer des personnes différentes, rebelle gauchiste ou chef d’entreprise, boulanger ou publicitaire. « C’est salutaire parfois de sortir de son couloir de nage », professe cet amateur de natation.  

Peut-être est-ce dans cette curiosité et ce goût des autres que résident la longévité et l’aptitude à se renouveler d’Archimède ? Même si le principal intéressé semble en douter : pas sûr que nous ayons su nous renouveler et encore moins certain que les injonctions à se réinventer soient si vertueuses, semble-t-il dire en substance. « Il ne faut pas non plus se trahir et puis être artiste c’est aussi toujours tourner autour des mêmes obsessions ».  

Quoiqu’il en soit, renouvellement ou pas, depuis 20 ans, le public du duo est toujours au rendez-vous. L’appel à financement participatif lancé par le groupe pour son dernier album, qui a permis de collecter près de 60.000 euros !, est le meilleur témoignage de cette fidélité. Le plus important n’est pas d’avoir un label – après plusieurs albums produits par Sony, Archimède publie son nouveau disque sur son propre label, en totale indépendance -, « mais d’avoir un public », rigole Nicolas, au terme de cette conversation bucolique. 

Nul doute en tout cas, la route d’Archimède, loin d’être arrivée à sa conclusion, promet plus que jamais de radieux horizons. 

 

Playlist

1- Arthur Fu Bandini – Gober

2- Archimède – Un autre monde possible

3- Archimède – Les étapes de montage

4- Archimède – Un 8 juillet  

 

Chaque premier jeudi du mois à 21h sur L’Autre Radio, Tranzistor l’émission accueille un acteur de la culture en Mayenne : artiste, programmateur, organisateur de spectacle… Trois fois par an, Tranzistor part en « live » pour une émission en public. Au programme: intervews et concerts avec deux ou trois artistes en pleine actualité.

 

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