Fille de couturière, Chantal Verdier-Sablé tisse dans ses œuvres terre et fil, céramique et textile. Graphiques et épurées, ses porcelaines fourmillent de détails, de traces, de cicatrices et de liens, comme autant d’histoires sensibles qu’elles réveillent en nous. Rencontre dans le calme de son lumineux atelier lavallois.
Au-delà de leur évidente beauté plastique et de leur épure très graphique, résonnent dans les céramiques de l’artiste lavalloise une histoire plus profonde, un sous-texte polysémique, que chacune et chacun peut interpréter à sa manière, selon sa sensibilité, son parcours, son regard.
Les œuvres de Chantal Verdier-Sablé subliment le pouvoir d’évocation intrinsèque de la porcelaine, matière inspirante en soi, capable de suggérer le papier, le tissu, la peau, l’ivoire et mille autres choses. « J’aime raconter des histoires dans mon travail », confirme la plasticienne. « J’aime qu’il y ait des traces », telles ces empreintes de dentelle imprimées dans la blancheur de la porcelaine, ou bien ces carreaux faits de fragment de céramique soudés entre eux, dessinant des « chemins-cicatrices », comme autant de souvenirs de ces blessures qui fracturent parfois nos vies.
Interrogeant la mémoire, les traces du temps qui passent, la céramiste inscrit son geste dans ceux de ses aïeux, tirant ainsi le fil d’une longue histoire familiale. « J’ai découvert qu’il avait dans ma famille des potiers et des couturières depuis plusieurs générations », raconte-t-elle, la voix teintée d’une émotion qu’accentue l’évocation de sa mère, coutière amateure.
Le doux ronronnement de la machine à coudre, les robes faite maison à l’occasion des mariages, les tissus que, petite fille, elle adorait toucher… C’est dans cette héritage sans doute que s’enracine cette vocation pour la création textile qui ne l’a jamais quittée. Après le bac, elle suivra une formation de modéliste-toiliste. Direction Tours et Paris, où cette gamine de la campagne angevine découvre le bouillonnant monde de la haute couture, et s’ouvre à un univers artistique et créatif totalement nouveau pour elle.
En 1989, diplôme en poche, la couturière atterrit à Laval, où quelques années plus tard, elle devient professeure des métiers de la mode dans un lycée professionnel. Elle y enseignera pendant 26 ans. En parallèle, au début des années 2000, Chantal s’initie à la sculpture, au sein de l’atelier public de sculpture de Laval, dont l’artiste Robert Lerivrain assure alors l’encadrement pédagogique. La rencontre sera déterminante. « Robert m’a mis sur le voie », témoigne-t-elle, encore reconnaissante. Par son enseignement, qui dépasse les aspects techniques et académiques, le sculpteur l’encourage à affirmer son identité propre. Il l’aide à prendre confiance et à se sentir légitime en tant qu’artiste. « J’en doute encore parfois, mais je progresse sur ce terrain », s’amuse la quinqua, dans un sourire où se mêle détermination et vestiges de sa lointaine timidité de jeune fille.
« J’aime raconter des histoires dans mon travail »
En 2013, la plasticienne découvre la céramique et plus précisément la porcelaine. Seconde « rencontre » déterminante : Chantal comprend que ce médium va lui permettre de réaliser ce dont elle rêve depuis déjà quelques années : réunir toutes ses compétences, nouer dans une même pratique tissage et création plastique, textile et volume, fil et terre.
« Pure et blanche, légère et polyvalente », la porcelaine partage de nombreuses qualités avec le tissu. C’est sans doute cela qui l’attire alors : la possibilité de réinvestir dans cette nouvelle technique des savoir-faire hérités d’une pratique, la création textile, dont la céramiste a le sentiment d’avoir fait le tour.
Se remettre en question, explorer des voies inédites, relever de nouveaux défis… Autant de moteurs qui nourrissent son travail, en constante évolution, et que la pratique de la porcelaine vient idéalement nourrir. Riche de mille possibilités, reposant sur la maîtrise de nombreux paramètres – de la texture de la porcelaine à la température du cuisson -, cette technique, complexe et exigeante, requiert beaucoup de rigueur, de maîtrise et d’anticipation. Impossible de se lancer sans expérience et savoir-faire. Impossible aussi de s’y reprendre à plusieurs fois, « chaque geste se doit d’être parfaitement réalisé d’emblée ».
Peu à peu, tout en continuant à se former – elle suit un stage tous les deux ans auprès d’un ou une céramiste -, l’artiste trouve sa voie, commence à exposer et vendre ses œuvres. En 2018, elle franchit le pas et accomplit un projet en réflexion déjà depuis quelques années : développer son activité propre, à son compte. En 2018, à 51 ans, elle quitte ses « chères élèves » et l’enseignement – « ça été un déchirement, j’adorais transmettre et être avec mes jeunes ».
Mais sa nouvelle vie d’entrepreneuse indépendante lui permet de continuer à enseigner : dès 2019, elle développe une activité de cours de couture, L’atelier de fils, où elle accompagne toutes personnes souhaitant s’initier ou se perfectionner à la création textile.
L’autre moitié de son temps, elle le consacre à son travail de création. Après ses séances de cours de couture, la céramiste avoue son besoin de se recentrer, de « revenir à soi ». Sa pratique artistique, qui exige concentration, précision et temps long, lui offre ainsi un espace de ressourcement salutaire. Quand elle travaille dans son paisible et lumineux atelier lavallois, situé dans un ancien quartier de filatures – « cela a beaucoup de sens pour moi d’être ancrée dans ce contexte et cette histoire » – Chantal est « dans [sa] bulle, complétement isolée du monde extérieur ».
Polis par le roulis de l’océan
Son travail, basé sur la répétition, la plonge dans un état de méditation et de profonde introspection. Certaines de ses œuvres lui demandent la ténacité et la patience résolue d’une coureuse de fond. À l’image de Loire, pièce maîtresse de plus d’un mètre de hauteur, dont la seule réalisation lui a demandé trois mois de travail. Cette tapisserie de porcelaine est composée de près de mille petites plaques de céramique, teintées dans la masse d’un bleu indigo aux multiples nuances, et ensuite longuement assemblées par une savante trame de fils de lin.
Le regard s’y perd, comme il s’abîmerait dans la contemplation des flots, bercé par le rythme hypnotique d’une musique répétitive, à la fois minimale et riche de mille micro-variations. Ses écailles bleutées évoquent la somptueuse côte de maille d’une créature marine imaginaire. Tandis que, plus loin dans l’atelier, un assemblage de galets, semblant polis par le roulis de l’océan, voisine avec des oursins, dont la lumière vient traverser la peau (quasi) translucide…
Aquatiques, végétales, les pièces de Chantal Verdier-Sablé semblent avoir une origine organique. Un peu à l’image de œuvres de ces deux artistes avec lesquelles elle revendique une certaine filiation : Thérèse Lebrun et surtout Simone Pheulpin, dont les concrétions textiles captivent le regard, troublé par l’ambigüité de la matière – est-ce du papier, du plâtre, du coton ? – et par leur harmonie saisissante, entre simplicité immaculée et paysage d’une infinie complexité.
Comme chez Chantal Verdier-Sablé, on envie de toucher ces œuvres, pour en savoir plus, pour éprouver la matière avec notre corps, nos sens. Difficile de résister au plaisir tactile qu’elles nous suggèrent. On voudrait presque pouvoir les manger, les croquer… Ne parle-t-on d’ailleurs pas de « biscuit » pour évoquer la porcelaine, qui à l’origine est une pâte que l’on pétrit et travaille avec des outils ressemblant étrangement à ceux des pâtissiers ? L’artiste lavalloise acquiesce, et continue même de filer la métaphore culinaire, lorsqu’elle évoque la cuisson, étape finale de près de 7 heures, qui confère à la porcelaine sa texture particulière, ainsi que sa solidité et sa pérennité.
« C’est toujours une surprise de découvrir les pièces à la sortie du four, de voir comment tels pigments ou intrants ont réagi », se réjouit-elle. C’est à la cuisson que se révèle notamment les couleurs, qui lors de la phase de fabrication préalable restent invisibles à l’œil. Et c’est précisément cette imprévisibilité, ainsi que la multitude de potentialités qu’offre ce médium, qui plaisent tant à l’artiste, dont les cartons débordent de nouveaux projets et idées. Des possibilités illimitées de la céramique, la tisseuse de porcelaine n’aura sans doute jamais fini de tirer le fil.
Playlist
1- Feu Chatterton – Ce qu’on devient
2- Bertrand Belin – De corps et d’esprit
3- Camille – Si tu souris aux anges
Chaque premier jeudi du mois à 21h sur L’Autre Radio, Tranzistor l’émission accueille un acteur de la culture en Mayenne : artiste, programmateur, organisateur de spectacle… Trois fois par an, Tranzistor part en « live » pour une émission en public. Au programme: intervews et concerts avec deux ou trois artistes en pleine actualité.




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