Il y a des évènements comme ça pour lesquels on éprouve une sympathie naturelle évidente. Terra Incognita, à Carelles, est de ceux-là : excellents souvenirs des deux premières éditions, jolie affiche, prog défricheuse et audacieuse, une ambiance « comme à la maison », et un corps de ferme familial en guise de site réinventé. Récit d’une 3e édition foutrement rock’n’roll.

Je débarque au camping du festival sur les coups de 18h30 après une folle épopée en trio et deux-roues à travers une flopée de villages dont j’ignorais jusqu’au nom, et troque mon cycliste rouge contre un sweat à capuche qui ne sera guère de trop pour affronter la météo frisquette du grand nord mayennais. Le temps de planter l’inamovible abri de fortune Quechua et de boire deux verres de moelleux quelque peu « madérisé » (terme de spécialiste appris sur l’instant), je rate l’ami Quentin Sauvé alias Throw me off the bridge en concert inaugural. Un peu dépité, car j’ai beau l’avoir vu une demi-douzaine de fois, je reste subjugué à chaque déflagration de cet « emo-folk » qui sonde les tréfonds de l’âme avec une rare économie de moyens : guitare sèche et voix qui t’arrache les poils après la chair de poule. J’ai beau cherché dans mon panthéon musical, je ne retrouve pas cette émotion ailleurs.

 

Tant pis pour moi, mais qu’importe, les talents mayennais font des petits et j’arrive donc sur le site pour la grande valeur montante de la scène rock du 5.3., j’ai nommé les Rotters Damn. Pas vernis, les jeunes zikos (20 ans de moyenne d’âge à vue de nez) du sud-mayenne doivent faire face à mi-concert à une panne de son en plein morceau. Mais le chanteur ne se démonte pas, et orphelin du micro, fend la foule encore clairsemée pour laisser résonner sa voix de cow-boy entre les épis de maïs, qui n’en doutons pas, vibrent aussi à leur manière. Mais cette voix, bordel, c’est quelque chose ! Un « Kora boy » de haute volée achève ce concert dans une intensité prometteuse. Vite, il faudra revoir ces p’tits gars.

 

À peine le temps de reprendre son souffle qu’on entend My name is nobody enchaîner à quelques dizaines de mètres. Voilà le premier constat de cette édition : ce festival ne souffrira dans la soirée d’aucun temps mort, les scènes 1 et 2 se répondant par écho avec une synchronisation au poil. « Mon nom est Personne » donc : si je ne me trompe pas, voici le titre d’un vieux western spaghetti. Et à défaut de Clint Eastwood, le chanteur a comme un air de l’immense Michael Caine jeune. Autrement dit il a grave la classe dans sa veste cintrée, et sa musique aussi. Toute en langueurs subtiles, soutenue par un violon et un drôle d’accordéon qui égrène une note continue (un harmonium en fait). Musique introspective et dépouillée, presque un peu chiche en mélodies à garder dans un coin de la tête.

 

Attaquons dès lors le gros morceau de la soirée, dont le seul nom sur l’affiche me promettait monts et merveilles. Oui, Yeti Lane (les anciens de Cyann & Ben) est à mes yeux l’un des grands groupes actuels de la scène indé française. Première surprise : ils ne sont que deux sur scène, lorsque je m’attendais à une armada de claviers et de guitares pour reproduire en live les richesses inépuisables de l’album The Echo show. Surprise (bis) : ils ne sont que deux, ok, mais on entend au moins le double de musiciens quand on ferme les yeux. À grands renforts de pédales d’effets et de machines aux cases multicolores (le batteur dispose d’un arsenal digne d’un tableau de bord dans Star Trek), le duo joue une musique dont le coeur balance entre le krautrock, la synth-pop et les plus belles heures des joutes psychédéliques des 60’s et 70’s. Et pourtant ô miracle tout cela sonne comme un millésime 2013, et un sacré grand cru. C’est luxuriant, ça scintille de 1 000 détails, c’est exécuté à merveille, c’est de la pyrotechnie sans artifices. Devant la scène, une dizaine d’ados qui sortent, semble t-il, d’un apéro musclé, dansent et s’ébrouent avec la fougue de tes 16 ans, oui souviens-toi tes premiers concerts quand tu jumpais avec la même énergie alcoolisée sur du ska ou un concert de biniou. Le décalage de cette énergie juvénile avec la musique plus planante que propre à taper un slam – il y aura d’ailleurs quelques beaux ratés qui font la joie des vieux cons goguenards que nous sommes – est sacrément drôle. On distingue même une girafe et un panda bras dessus-bras dessous. Bref, c’est un peu n’importe quoi, mais l’ambiance est là, la soirée est vraiment lancée. Yeti Lane met la barre très haut et flirte carrément avec Cassiopée.

 

Le temps de se ravitailler en crêpes maison et en saveurs houblonnées (excellente bière au passage, ça nous change de la pisse tiède de ¾ des festivals), je loupe un duo basse-batterie noisy, baptisé Esox, dont on me dit le plus grand bien. Sur la scène 2, les copains de Puzzle sont dans les starting-blocks. On se pose au plus près des amplis, car quoi de plus grisant que de subir de plein fouet le mur du son dressé par les envolées post-rock des Lavallois. Si ça ne tenait qu’à moi, je pousserais les potards encore plus loin, le post-rock j’aime quand ça joue très fort, que ça t’enveloppe les oreilles dans un tsunami d’accords et d’arpèges, avec d’incessants rouleaux de vagues qui ne te laissent qu’un court répit quand la mer se retire. Trève de métaphores marines, le concert est bon, les gars sont super en place, et on prend son pied, que l’on notifie à notre entourage par un discret head-banging qui veut dire « regarde mec comme cette musique m’emporte loin dans mon corps et dans ma tête ». Après un morceau inaugural du plus bel effet, le père Grincheux prend la parole : « c’est déjà l’avant dernier-morceau ». On rigole, mais ce n’est même pas une boutade : avec des pièces dépassant allègrement les 10 minutes, le set prévu d’une demi-heure va être vite torché. Deux morceaux plus tard, nos cris hystériques de fans un brin frustrés n’y pourront rien. Pas de rappel, car derrière ça enchaîne encore avec The 1969 Club.

 

Et dans le genre set carré et rodé à bloc, le trio se pose là. La chanteuse blonde platine enfourche sa basse comme un destrier et supporté par les riffs instantanés et la batterie cavalière de ses comparses chevelus, n’a aucun mal à emporter dans son sillage une foule désormais compacte et remuante à souhait. Tout cela est diablement efficace, on se surprend même sur un morceau à entendre la furie The Gossip envahir Carelles.

 

Mais pas de repos pour les braves, bientôt les premières notes de La terre tremble !!! annoncent l’épicentre programmé de convulsions entre plaques tectoniques. Deux guitares, une batterie : basta et au placard la basse. Un son mal élevé et volontiers hyperactif, du math-rock débraillé, qui part dans tous les sens, rue dans les brancards et se chauffe à la voix schyzo du batteur fou. Prestation assez fascinante qui se joue sur le fil du rasoir entre l’ordre et le chaos, sans qu’on parvienne jamais à dissocier l’un de l’autre.

 

Il était écrit que ce soir les guitares auraient le premier rôle, et vraiment, quel plaisir que cette affiche rock’n’roll et sans chichis, à la fois pointue ET abordable. Voilà une belle équation et big up au programmateur aka Steven Jourdan. Car il fallait le dénicher ce petit groupe qui démarre en trombe sur la scène 2 : Francky goes to Pointe à Pitre. Déjà, une Palme d’or pour le nom. Ensuite un Grand Prix du Jury pour ce cocktail, ma foi inédit à mes oreilles, de rock noisy qui brûle les amplis et de rythmiques chaloupées et tropicales. Fools Gold qui fait un gosse à Papier Tigre, ou Vampire Week-end qui aurait bu trop de Red-bull et se serait acheté une paire de couilles. Voilà ce que m’évoque cette musique déglinguée qui fait son petit effet euphorisant sur l’assistance. Car v’la t’y pas qu’une chenille s’improvise et serpente au son de riffs qui cisaillent des tranches de palmier les pieds dans l’eau. Carelles beach here we are !

 

Allez il est l’heure de faire une pause salutaire, et ayant tout donné sur les cinq derniers concerts, je reconnais écouter en dilettante l’ultime groupe de la grande scène. The Dead Mantra et son rock new-wave électronique sonne, de loin (oui, je suis au bar !), un peu trop brouillon pour que mes oreilles déjà bien chargées puissent leur faire une place de choix.

 

Après tant de salves électriques, vient l’heure des réjouissances électroniques, et nous sommes quelques résistants à trépigner devant l’antre nommée « Black box » pour qu’elle nous ouvre ses portes. Mais malgré tout l’intérêt de cette scène électro réservée aux plus vaillants, je vous épargnerai le récit des heures tardives à hocher la tête et remuer les guiboles jusqu’à l’aube sur des Dj-sets dont les subtilités furent balayées dans mes souvenirs par l’abus de bières d’abbaye et la fatigue cumulée sur 50 bornes de vélo quelques heures plus tôt. Je vous épargnerai aussi le récit de mon retour dominical à bicyclette qui commença tambour battant sur un rythme olympique et s’acheva à mi-parcours par un coup de bambou, une déshydratation en règle et une sieste dans un fossé en plein cagnard.
Je ne vous épargnerai pas en revanche un conseil d’ami pour la prochaine édition de Terra Incognita : ne ratez surtout pas cet événement, qui dans la jungle des festivals copiés-collés, est une clairière ô combien lumineuse. Pour Terra Incognita hip-hip-hip hourra !

À voir
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