Auteur jeunesse biberonné à Franquin et au manga, touche-à-tout naviguant entre animation et bande dessinée… Focus sur deux dessinateurs émigrés en Mayenne, Régis Donsimoni et Malec.

À ma droite, Régis Donsimoni, quadra posé et faussement flegmatique. Dessinateur de la série best-seller Le collège invisible et d’une quinzaine de BD jeunesse, ce Lavallois né à Grenoble signait aussi le scénario d’Angus, palpitantes aventures en cinq tomes d’un « chaventurier » grognon.
À ma gauche, Malec, 35 ans, trublion hyperactif et ultraconnecté. Ce storyboardeur de dessins animés est le génial créateur des vidéos Rap Fighter, parodies qui mettent en scène des personnages de BD et cumulent plus 20 millions de vues sur ­YouTube ! Installé à Laval depuis 1998, ce natif du 91 est l’auteur de nombreux strips parus sur le web, et de trois BD publiées chez ­Delcourt ou Glénat.
Discussion entre amis.

Comment décririez-vous vos styles respectifs ?

Régis : Malec sait jongler entre plusieurs identités graphiques. Un côté caméléon qui lui vient de l’animation, où les dessinateurs sont formés à s’adapter aux projets auxquels ils collaborent. Autre héritage de l’animation : son dessin est ultra dynamique. On a toujours une impression de mouvement…
Malec : Je suis storyboardeur depuis près de 15 ans. Je bosse essentiellement pour des dessins animés diffusés à la télé. Pour résumer, je transcris le texte du scénariste – le script –, en images, qui serviront de guide aux animateurs. En moyenne, je produis 1000 dessins par mois. L’exercice oblige à une recherche d’efficacité, de simplicité et de lisibilité, qui influence directement mon travail en BD. Juste à leur silhouette, on doit pouvoir identifier immédiatement chaque personnage. En cela, l’expressivité du dessin de Riad Sattouf m’a aussi beaucoup influencé. C’est un maître dans le genre…

Et Régis Donsimoni, vu par Malec ?

Malec : Son dessin est hyper propre techniquement, hyper maîtrisé. Et puis, je le trouve drôle, Régis ! J’aime son cynisme et son humour cinglant, loin de l’idée qu’on pourrait se faire d’un auteur jeunesse. D’ailleurs, dans Angus, il y a une bonne dose de cynisme et de dérision. Et puis surtout, il a su digérer dans son travail les codes graphiques et narratifs du manga, sans jamais les parodier. Cette influence est sensible à tous les niveaux : dans le trait, les proportions, les cadrages…
Régis : Le manga est arrivé assez tardivement en France, au début des années 90, avec Dragon Ball notamment. Je me suis pris ça en pleine face ! Il y a eu un avant et un après Akira ­Toriyama (le créateur de Dragon Ball, ndlr) pour moi. Une fois que j’ai découvert son travail, je n’avais plus qu’une idée en tête : faire la même chose. Je n’en suis jamais vraiment sorti depuis, je lis encore énormément de mangas.
Malec : J’ai découvert les mangas un peu sur le tard. Mais ­Dragon Ball Z a aussi été une révélation. Je recopiais des pages entières. Ça me faisait rêver… Je les volais pour les lire (rires).

Vous citez aussi des auteurs comme Roba ou Franquin, ce qui témoigne d’une culture BD plus classique…

Malec : Gamin, j’étais seul. Le gosse un peu chelou, qui n’a pas de père, de frère, ni d’ami. Le dessin et la BD ont été des refuges. Je dévorais Spirou, Cédric et surtout Boule & Bill. Je suis toujours un grand fan de Roba. J’adore son dessin, la poésie des premiers Boule & Bill… Et cette phrase avec laquelle je me sens complément en phase, où il dit : « je pense qu’il n’y a pas de dessin sans rêve. Si on ne rêve pas dans ce métier, je ne vois pas ce qu’on y fait ».
Régis : Ma mère lisait de la BD, Tintin, Lucky Luke, Gaston, ­Spirou… J’ai tout lu et relu des centaines de fois. Mon premier coup de cœur, c’est Franquin. Il a révolutionné la manière de faire de la BD. Pour moi, c’est un visionnaire et une influence directe. Dans ma famille, il y avait plein de dessinateurs, de profs de dessin… J’ai toujours dessiné et cela s’est intensifié au collège et au lycée, où j’étais « le mec qui dessine bien ». Très vite, j’ai su que je voulais être dessinateur de BD. Mais mes parents étaient vraiment contre… Après deux années de médecine avortées, j’ai fini par entrer à l’école de dessin Émile Cohl à Lyon, en 1995.

Vous sortez tous les deux d’une école de dessin. C’est un passage obligé aujourd’hui pour faire de la BD ?

Régis : Non, heureusement ! Pour ma part, j’avais besoin d’un cadre m’apportant une rigueur que je n’étais pas capable de m’imposer seul. À Émile Cohl, le rythme était très soutenu, avec une exigence et un esprit de compétition très fort. En quatre ans, j’ai appris d’abord les bases du dessin classique, l’anatomie, la perspective, les couleurs, etc., pour me spécialiser ensuite en BD, avec comme profs des auteurs reconnus tels que Lax ou Got…
Malec : J’ai bossé un an en usine pour payer les trois ans que j’ai passés à l’école Pivault à Nantes. L’enseignement y était très intensif aussi. Avec une forte concurrence entre étudiants : sur 30 élèves dans ma promo, quatre bossent aujourd’hui dans la BD ou l’animation. Après quelques années d’expérience en France, on m’a offert l’opportunité de partir travailler au Japon, LE pays de l’animation. Ça a été une expérience incroyable, une immersion totale dans une culture dont je ne savais rien. En 2011, j’ai commencé à publier mes propres histoires sur le Net, via Turbomédia, une technologie qui permet de rendre interactive et animée la lecture d’une BD. Puis j’ai publié sur les réseaux sociaux des strips où je racontais ma vie au Japon. Chaque publication suscitait des centaines de likes. À tel point que Delcourt, flairant le bon plan, m’a proposé d’éditer mes strips en album. J’ai travaillé comme un fou en parallèle de mon boulot, pour pondre en 2017 une BD de 140 pages, Le monde à Malec, qui, malgré mes 500 000 followers sur le web, a fait un peu flop. (rires jaunes)

Régis, tes débuts ont été plus heureux…

Régis : En 2001, après deux albums chez Glénat, je suis monté à Paris au culot, avec un seul contact en poche, celui du dessinateur Alain Janolle qui, coup de bol, m’a fait rencontrer Ange, le futur scénariste de Collège invisible. Au départ, la série a démarré doucement, mais l’éditeur, Soleil, nous a fait confiance et les ventes ont commencé à sérieusement décoller à partir du 4e tome. Aujourd’hui, les éditeurs sont bien plus frileux, et si une série ne dépasse pas dès le premier tome les 10 000 ventes, elle est stoppée, sans qu’on lui laisse le temps de s’installer. C’est ce qui s’est passé avec Angus, dont j’ai appris l’arrêt alors que je dessinais le tome 5. La série s’est terminée en queue de poisson… J’ai pris un gros coup au moral. Heureusement, plusieurs ­scénaristes m’ont sollicité par la suite, pour Hector, la série ­Ovalon

Vous êtes d’abord dessinateurs. Comment travaille-t-on avec un scénariste ?

Régis : En général, le scénariste nous fournit un texte, déjà découpé en cases. Avec des indications plus ou moins précises sur ce qui doit figurer dans chaque case. À la base, il y a souvent une complicité, qui repose sur des références, des envies communes. Et puis l’alchimie s’établit. Le scénariste donne l’impulsion mais le dessinateur doit pouvoir apporter sa vision, quelque chose de lui-même. C’est le même type de relation de confiance qui se tisse avec les coloristes. Moi, ce que j’aime c’est dessiner. Je préfère confier la mise en couleur de mes planches à une personne dont c’est le métier, et qui sera dix fois plus compétente et efficace que moi. Et puis, dans cette profession très solitaire, c’est précieux de pouvoir échanger avec des collaborateurs !

C’est parfois difficile de travailler seul ?

Régis : Au départ c’était très compliqué pour moi de travailler à domicile, de me mettre au boulot le matin, de m’autodisicpliner, sans aucune interaction avec qui que ce soit… Et puis réaliser une BD, c’est un marathon. C’est long et fastidieux, cela peut prendre six mois-un an, il faut tenir la distance, ne pas perdre le rythme et la motivation… D’où l’importance des festivals, parce qu’on peut s’y rencontrer entre auteurs, pour pleurer sur notre sort (rires). Et puis les retours du public sont toujours instructifs et gratifiants.

En matière de communication et surtout de création, le numérique a changé la vie des dessinateurs, non ?

Régis : Beaucoup d’auteurs travaillent encore sur papier. Mais une bonne partie utilise aujourd’hui la tablette graphique. C’est une sorte d’écran posé à plat, sur lequel on dessine avec un stylet. Cela demande au départ un temps d’adaptation mais les sensations sont très proches de celles du papier. Et le gain de temps est énorme. Avant, du crayonné à l’encrage, je réalisais trois ou quatre pages en un mois, quand j’en fais dix ou quinze aujourd’hui.
Malec : Fini les maladresses, les coups de gomme sur l’encre pas sèche qui t’obligeaient à refaire toute une planche, terminé les corrections au typex… Si tu fais une erreur, hop, tu peux revenir en arrière. Cela favorise la créativité : on se sent libre d’expérimenter, de tester des choses qu’on n’aurait pas osé essayer sur papier par peur de l’erreur…

Aujourd’hui, la BD n’est pas (ou plus) votre activité principale. C’est devenu compliqué de vivre de ce métier ?

Régis : En ce moment, je dessine des personnages pour un jeu vidéo. Je n’ai jamais aussi bien gagné ma vie ! C’est une toute autre économie, avec des moyens énormes. Mais la BD me manque, j’ai envie de continuer à raconter des histoires. Chez moi, c’est de l’ordre du réflexe pavlovien : quand je dessine, je suis heureux. Je ne veux pas renoncer à ce plaisir. Et au bonheur d’en procurer aux autres ! Je discute actuellement avec plusieurs scénaristes. J’espère que cela aboutira bientôt.
Malec : J’ai compris dès l’école Pivault que ce serait complexe de vivre de la BD. J’ai toujours fait cela en parallèle de mon boulot, mais avec l’espoir un peu naïf que l’énergie et le travail que j’y mettais seraient récompensés. J’ai été déçu à chaque nouveau livre, qui n’a jamais dépassé les 2-3 000 ventes. C’est tellement difficile aujourd’hui d’exister pour un jeune auteur. Et puis, les albums sont vendus trop cher ! La BD n’est plus un produit culturel populaire, mais un objet de luxe. Mes prochaines BD, je les ferai d’abord pour moi, et je les publierai sur le web ou en autoédition, sans intermédiaire. Ce qui d’ailleurs est souvent plus rémunérateur que de travailler avec un éditeur. De plus en plus d’auteurs ont recours au crowdfunding ou à des systèmes comme Tipeee, qui permettent aux fans de les soutenir financièrement. Avec Internet et les plateformes de streaming comme BayDay, de nouvelles formes de diffusion s’inventent. Nous sommes peut-être la dernière génération attachée au papier et à l’objet.

Diasporama
Ils sont nés en Mayenne ou bien y ont vécu plusieurs années. Point sur quelques auteurs expatriés qui gardent un pied dans le 5.3.
Initiateur du festival BD de Château-Gontier, dont il est un invité incontournable depuis sa création, Sylvain Vallée est une « star » du 9e art, dessinateur d’Il était une fois en France et Katanga, deux séries au large succès critique et public (plus d’un million d’exemplaires vendus pour la première !).
Né à Laval, Zanzim alias Fred Leutelier, a grandi à la campagne où « il n’avait pas grand-chose d’autre à faire que de lire des BD ». Le désormais Rennais a publié plusieurs albums (Les yeux verts, Ma vie posthume…) avec différents scénaristes (Hubert, Duval…), avant de réaliser en solo le remarqué L’île aux femmes. Peau d’homme, sa nouvelle BD, paraîtra en avril (chez Glénat).
Illustrateur jeunesse et auteur de BD né à Renazé, le Nantais Thierry Bedouet a co-fondé en 2003 Vide Cocagne, maison d’édition de bande dessinée au catalogue irréprochable et fort alléchant.
Mayennais d’adoption à présent Parisien, Tanguy Ferrand a signé le scénario de quelques albums (Vaudou Dou Wap, La mue…). Aussi graphiste, il lançait au printemps 2019, avec le dessinateur Jeff Pourquié, la revue collaborative Rita, bel objet d’une centaine de pages mixant BD et littérature.
Retrouvez et empruntez les albums de ces auteurs, et de ceux évoqués dans ce dossier, sur le site de la Bibliothèque départementale de la Mayenne.

 

Article paru dans le dossier « Bande dessinée, rencontres du 9e type » du numéro 68 du magazine Tranzistor.