Guitariste à ses heures, Guillaume Levallois s’est rêvé un temps musicien pro, avant de devenir tourneur d’artistes… pour enfin atterrir à Laval, où il assure la programmation de la salle de concerts Le 6par4 et du festival les 3 Éléphants. Rencontre à quelques jours du festival, qui se réinvente complètement pour sa 29e édition.
Regard franc, léger sourire aux lèvres et mots accueillants… Il y a quelque chose de familier chez Guillaume Levallois qui vous met immédiatement à l’aise. En ce début d’après-midi printanier, le programmateur du 6par4 nous reçoit avec chaleur et simplicité dans les bureaux de la salle de concerts lavalloise. La douceur et la sérénité qui émanent de ce trentenaire, barbe fournie et silhouette affutée, tranche avec l’image d’habile négociateur, rompu aux rapports de force, auquel renvoie parfois le métier de programmateur qu’il exerce aujourd’hui, et plus encore celui de tourneur d’artiste qu’il exerçait hier.
Car oui, dans une autre vie, Guillaume Levallois a été tourneur au sein de L’igloo, structure de diffusion artistique basée à Angers. Son boulot à l’époque ? « Vendre » les artistes de son catalogue au maximum de festivals et salles de concerts en France et en Europe. Cette expérience ultra-formatrice lui permet, dans son actuel job, de connaître de l’intérieur les enjeux et logiques des tourneurs… qui sont désormais ces principaux interlocuteurs ! « Aujourd’hui, je suis passé de l’autre côté, à la place de ceux que je démarchais hier », sourit-il.
Quant aux réalités des artistes qu’il programme, son passé d’aspirant musicien professionnel lui permet de les comprendre intimement. Cette expérience lui confère aussi la capacité d’apprécier, avec une oreille de musicien, la qualité d’un projet artistique.
Ado et jeune adulte, ce Saint-Nazairien d’origine s’est en effet rêvé artiste. Initié par son père, guitariste amateur éclairé et fan invétéré des Beatles, Guillaume se convertit à la guitare électrique à l’âge de 13-14 ans. Dès lors, il ne lâchera plus sa six-cordes, perfectionnant son jeu en autodidacte, tout en se passionnant pour les grands guitaristes de blues, de rock ou de jazz.
Une licence « Langues étrangères appliquées » en poche, le désormais Nantais profite du temps que lui laissent ses jobs alimentaires de colleur d’affiches et de prof de guitare pour jouer dans plusieurs groupes, multiplier les concerts et écumer les jam sessions jazz. Fin 2013, il revient d’un périple de 9 mois à travers le continent américain avec la ferme intention de devenir musicien pro.
Mais la féroce concurrence qui règne sur la scène nantaise et le peu de goût qu’il éprouve à se mettre avant pousse ce garçon d’un naturel plutôt discret à se réaiguiller vers une activité professionnelle plus cadrée : « je me suis aperçu que la grande liberté qu’offre la vie d’artiste, sans horaires, ni emploi du temps fixe, ne me convenait pas… J’ai besoin d’un minimum de cadre et de structure ».
Pas si romantique que ça
Changement de cap donc et retour à la case « formation ». En 2014, il suit un master « Ingénierie des métiers de la culture » à Dijon, à l’issue duquel il intègre l’équipe de L’Igloo à Angers où il bossera sept ans, avant d’atterrir au 6par4 en 2022. « À l’Igloo, je programmais déjà un peu de concerts, et je sentais que je prenais plus de plaisir à programmer des groupes qu’à faire du booking. Et puis, j’arrivais un peu au bout du truc… »
Capitalisant sur ses expériences passées, au 6par4, il prend vite ses marques et saisit rapidement les spécificités de son nouveau métier de programmateur, loin de la vision romantique – en mode directeur artistique tout puissant – souvent attachée à cette fonction. « Tu te rends vite compte que tu programmes un tout petit peu pour toi mais surtout pour le public, et l’équipe du lieu, les producteurs nationaux afin qu’ils aient une vision de la salle, les élus… »
Il faut croire en tout cas que le nouveau programmateur du 6par4 a su prendre la température du public lavallois : dès son arrivée, la SMAC (scène de musiques actuelles) a enchainé les dates complètes. Sans doute faut-il y voir un effet de la diversification des esthétiques musicales qu’il a impulsé, aidé en cela par l’éclectisme de ses propres goûts. L’ex-guitariste fan de jazz et de blues aime autant le post-punk que le rap, le folk que le reggae, la techno ou le funk…
La diversité de la programmation musicale du lieu, tout comme le soutien à la scène locale, guide donc les choix de Guillaume, que rattrape aussi forcément par les réalités budgétaires… La jauge du 6par4, réduite à 300 places, induit de fait des recettes de billetteries limitées. Impossible d’accueillir des artistes aux cachets trop gourmands, sous peine d’exploser le fragile équilibre financier sur lequel repose l’activité de la salle, par ailleurs contrainte par les dimensions exiguës de ses autres espaces : bureaux, loges, local technique…
D’où la réflexion, lancée par l’équipe de la SMAC en 2024, de migrer vers un site plus confortable et spacieux, qui permettait d’étoffer sa programmation et de stabiliser son modèle économique, aussi mis à mal par la hausse continue des coûts de production que subit depuis plus de 10 ans le secteur musical.
« On est là pour donner de la joie et du plaisir aux gens ».
Explosion des cachets artistiques, que l’après-Covid a encore amplifiée, hausses des budgets liés à la sécurité, à l’accueil et au transport des artistes, ultra-concertation de l’industrie musicale dominée par quelques poids lourds aux énormes moyens financiers… Dans un contexte de baisse du pouvoir d’achat et de réduction des subventions des collectivités, ces multiples facteurs expliquent la grave crise que traversent aujourd’hui les festivals associatifs, à l’image en Mayenne d’Au foin de la rue (qui s’est mis en pause en 2026 pour repenser la viabilité de son projet) ou des 3 Éléphants.
Créé en 1998 à Lassay-les-Châteaux et organisé depuis 2018 à Laval par l’équipe du 6par4, le festival presque trentenaire a du complètement revoir sa formule cette année. La survie de l’événement en dépendait… N’ayant ni l’envie ni les moyens de grossir, les 3 Éléphants ont décidé de faire un pas de côté, de s’extraire de la course aux têtes d’affiches, pour réinventer un festival à taille humaine, privilégiant l’émergence et la découverte artistique.
Délaissant le site de la place de Hercé (et les infrastructures coûteuses qu’il nécessitait), les 3F 2026 feront battre le cœur du centre-ville lavallois et font le pari de la gratuité : 70% des concerts et spectacles seront gratuits. Un choix fort qui favorise l’accessibilité du festival à tous et libère la programmation de seuls impératifs de remplissage. « En termes de prog, se réjouit Guillaume, c’est beaucoup plus confortable et cool de travailler sans cette pression de la billetterie, qui t’oblige à programmer des groupes qui vont remplir ta jauge ».
Très ouverte, l’affiche de la 29e édition se veut défricheuse et internationale (une bonne partie des artistes accueillis venant hors de nos frontières) : entre jeunes artistes super prometteurs (on pense notamment aux excellents Joe Yorke, Ino Casblanca, Sam Sauvage ou Alex Montembault) et darons toujours au top (Bertrand Belin, Oxmo Puccino…). Des familles aux clubbers qui pourront danser jusqu’à 4 heures du mat au 6par4, tout le monde devrait y trouver son bonheur. Guillaume confirme : « on est là pour donner de la joie et du plaisir aux gens ». Difficile de trouver plus noble mission, non ?
Playlist
1- The Beatles – A day in the life
2- Curtis Harding – If words were flowers




Partager sur les réseaux sociaux