Éléonore Gold-Dalg souffle le verre au chalumeau, une technique rare, aussi délicate que féconde. Entre design, botanique et art, ses créations hybrides combinent justesse des proportions et finesse des formes. À l’occasion de son expo à La Chapelle de Calvairiennes à Mayenne, rencontre dans son minuscule atelier, niché sur les hauteurs lavalloises.

 

Oui, « Éléonore Gold-Dalg » est son vrai nom ! Pas un pseudo d’artiste qu’elle aurait adopté pour sa graphie parfaitement symétrique, sa sonorité qui claque et ses consonances anglo-saxonnes. « C’est la première chose que m’ont dit mes profs lors de mon année de mise à niveau en art appliqué au lycée Vauban de Brest : Gold-Dalg, c’est un nom parfait pour un designer ! », se souvient la jeune trentenaire, dont les yeux bleu ciel ne trahissent pas l’origine du patronyme, typique de la Martinique. 

Mais c’est loin des Antilles, à Laval, qu’elle est née et qu’elle a grandi, dans une famille où on ne fréquentait pas les musées ou les expos. Sa mère, férue de scrapbooking, poterie et autres loisirs créatifs, lui transmet cependant le goût de créer avec ses mains. “Je m’exprime d’abord par le corps, plutôt qu’avec le langage », assure Éléonore, qui pratiquera aussi la danse pendant près de 20 ans. 

Ainsi, à l’heure des études supérieures, lorsque son rêve d’école de danse professionnelle se heurte au refus parental – « j’ai été éduqué dans une famille où il ne fallait prendre aucun risque », elle opte pour la voie des arts appliqués, plus rassurante pour ses parents. Ses deux années à Olivier de Serres, école d’arts appliqués à Paris, lui permettent d’acquérir des méthodes de travail et un précieux bagage technique. Mais c’est à l’école supérieure d’art et de design de Saint-Étienne qu’entre 2015 et 2019, se construit et s’épanouit véritablement son identité de créatrice, encouragée par l’autonomie, la liberté d’action et les moyens offerts par l’ESAD à ses étudiants.  

Très curieuse par nature, la jeune femme s’ouvre à de nombreux univers artistiques et s’initie à la céramique, la broderie, le bois, le métal, la sérigraphie… avant de découvrir, un peu par hasard, le soufflage de verre au chalumeau. Coup de cœur immédiat ! Dès lors, elle ne lâchera plus cette technique, conquise par ses possibilités créatives et les propriétés plastiques du verre borosilicate, que requiert cette pratique.  

« Je m’exprime d’abord par le corps ».

 Le soufflage au chalumeau – à ne pas confondre avec le soufflage de verre traditionnel – demande une grande concentration, une dextérité et une technicité poussées. Un concentré de tout ce que recherche la designeuse, mue depuis toujours par le besoin de se challenger, de dépasser ses acquis et de relever de nouveaux défis.  

En 2019, elle entre au Lycée Dorian à Paris, seul établissement de France formant à la fabrication – via le soufflage au chalumeau – de verrerie scientifique. Elle y apprend tous les secrets d’exécution des éprouvettes, réfrigérants et autres tubes à essai destinés aux laboratoires de recherche. Autant de savoir-faire exigeants, qu’elle détournera bientôt à sa guise pour façonner ses propres créations. Dès la fin de sa formation, une première commande sur-mesure en poche, la souffleuse de verre revient au pays natal, à Laval, où elle installe son atelier en 2022. 

Labo de poche 

Mais en cette journée de mai caniculaire, c’est dans la fraîcheur de sa maison, nichée au bout d’un dédale de ruelles qui serpente sur les hauteurs de Laval, qu’elle nous accueille. Un havre de paix, où le chant de oiseaux couvre les rumeurs du centre-ville pourtant tout proche. « C’est très calme ici, parfait pour travailler de manière concentrée », apprécie cette solitaire assumée, au demeurant très accueillante et prolixe.  

Son atelier est à deux pas, dans une petite dépendance annexe. Au centre de son « labo de poche » – 8m2 parfaitement agencé – trône son « chouchou », son chalumeau à « 5 têtes ». Une pièce de musée qui, du haut de ses 70 ans, crache des flammes de plus de 1200 degrés. Derrière ses lunettes de protection teintées « trop stylées », la créatrice fait tourner sur la flamme de longues tiges de verres, que la chaleur lui permet de fondre, cintrer, étirer ou bien gonfler, à l’aide d’un petit tuyau de silicone dans laquelle elle vient souffler.  

Ultra-précis, fluides et mesurés, ses gestes sont à l’image de ses créations hybrides, à la fois vases, contenants et sculptures, combinant dans un parfait équilibre : virtuosité technique, justesse des proportions, finesse des formes, captivants jeux de lumière et de transparence…  

Aux murs de son atelier,  courent plusieurs croquis de ses « petits monstres ». Pièces maitresses de son travail, ces drôles de quadrupèdes en verre l’accompagnent depuis 2017. Dès lors, elle n’a cessé d’agrandir la famille – « j’ai dû en créer plus d’une soixantaine, je ne sais plus ». Forme, taille, position… La trentaine de petits monstres présentés dans sa belle exposition à la Chapelle des Calvairiennes à Mayenne ont chacun leur identité, mais tous partagent la particularité de sembler en mouvement, prêts à gambader dès qu’on aura le dos tourné.  

On n’avait en tout cas jamais croisé ailleurs ces créatures élégantes et intrigantes, faisant songer, avec leurs longues extrémités, aux éléphants surréalistes de Dali. Toutes accueillent dans leurs entrailles les racines de plantes, qui s’y déploient doucement, dans une complète symbiose entre minéral et végétal, épure de cristal et luxuriance du vivant.  

« Les petits monstres prennent vie dès lors que le végétal disposé à l’intérieur se développe ».

« Les petits monstres prennent vie dès lors que le végétal disposé à l’intérieur se développe », explique cette passionnée de botanique, dont toutes les créations, au-delà d’emprunter leurs formes organiques et biomimétiques aux plantes, ont un lien direct avec le végétal, de son pique-fleurs à ses petits monstres, en passant par ses objets plus fonctionnels : tuteurs, diffuseur à eau, outils de bouturage…  

Naviguant entre design, artisanat et création artistique, Éléonore travaille aussi pour d’autres créateurs, artistes, parfumeurs, etc., qui lui commandent des objets sur mesure. Depuis deux ans, elle enseigne également à l’antenne lavalloise de l’école du design de Nantes Atlantique. « Et j’adore ça ! C’est important de ne pas rester isolée, de sortir de son atelier », sourit-elle, en reconnaissant que ces jobs lui permettent aussi de compléter ses revenus. 

La pluriactivité est aujourd’hui une réalité pour une grande majorité d’artistes, notamment plasticiens. « Artiste ». Un terme qu’Éléonore hésite à employer pour se définir, le mot renvoyant parfois à l’image péjorative du rêveur illuminé, éternel romantique touché par la grâce divine. Une figure très éloignée de sa démarche rigoureuse et savante, se rapprochant davantage de l’artisanat d’art ou de la recherche scientifique. 

Peut-être faut-il aussi voir dans cette réticence un brin de modestie ? Qu’elle se rassure alors : dans le flou très artistique de ses œuvres symbiotiques, souffle une poésie qui ouvre grand les fenêtres de l’imaginaire.  

 

Playlist 

1- Naive New Beaters – Live good  

2- Karol G – Tropicoqueta  

3- Odezenne – Mamour  

4- Perry Como – Don’t let the stars get in your eyes  

 

Chaque premier jeudi du mois à 21h sur L’Autre Radio, Tranzistor l’émission accueille un acteur de la culture en Mayenne : artiste, programmateur, organisateur de spectacle… Trois fois par an, Tranzistor part en « live » pour une émission en public. Au programme: intervews et concerts avec deux ou trois artistes en pleine actualité. 

 

Partager sur les réseaux sociaux